Murmures d’un coeur

Texte primé par le jury du concours de nouvelles de la bibliothèque d’Aubel,
lauréat du coup de coeur en 2006.

Nuage va, nuage vient. Goutte ruisselle, goutte stagne. Soleil poind, soleil disparaît. Source naît, source meurt. Et naquit la vie dans mon cœur, toute petite, je ne l’avais pas vue tout de suite. Il me fallut la chercher, retourner tout ce que mon cœur contenait. Et quand le plus profond de moi-même fut sens dessus dessous, enfin, je la découvris. Elle était dans une de mes centaines d’aspérités, tapie dans un minuscule coffret. Bien installée sur un édredon émeraude, elle me souriait. Moi, je la dévisageais. Elle me plaisait. Je la mis donc dans un grand coffre, ainsi elle aurait ses aises. Mais mon cœur n’était pas bien spacieux et il me fallut trier. J’ai pris les milliers de petits bouts de ma tendre enfance et les mis dans mon plus beau panier d’osier, aux confins de mon cœur. Et voilà que là dedans ils déménageaient, quittant mon pays pour toujours. Dès lors je découvris que je pouvais parler à mon cœur. Alors je lui demandai comment il se nommait. Je parlais tout bas, murmurant presque, mais il m’entendait quand même. Il s’appelait Benoît. Ces quelques mots résonnèrent à l’intérieur de moi. Ils franchirent les remparts de mon cœur, traversèrent mon océan d’envie, escaladèrent mes collines d’espoir, émincèrent mes abîmes, tant celles du désespoir que celles de la peur. Enfin, ils cheminèrent jusqu’à moi, dans les oreilles de mon esprit. C’est alors que je compris que je n’avais besoin ni de parler, ni de chuchoter, seulement de penser. Car la vie de mon cœur savait tout et à jamais saurait tout. Et moi qui la prenait pour un nouveau né…

Par mauvais temps, elle faisait jaillir quelques notes, alors raisonnait ce mélange harmonieux de joie et mélancolie, une mélodie des îles qui parvenait toujours à faire réapparaître une rivière de lumière.

Peu à peu j’appris à cohabiter avec la vie de mon cœur. Je lui parlais sur les bancs d’école, sous le jet lumineux de ma douche ou dans mes couettes cotonneuses. Je lui avouais mes péchés, tout comme d’autres le font à confesse. Je ressassais les bons ou mauvais moments de la journée et j’essayais de comprendre un peu tous ces gens. Et, avec son aide, je triais. Il y avait les mensonges et la vérité, le bien et le mal, la bêtise et le réfléchi, ce qu’ils pensaient et leur ironie. Mon cœur gardait tout ça. Et voilà que certains jours j’avais beaucoup de pluie, de nuages, de brouillard et de froid alors que les jours suivants j’avais du soleil, des accalmies, un grand feu, beaucoup de chaleur et quelques arcs-en-ciel.

La nuit, nos rêves se mélangeaient, se détachaient, se rassemblaient, ils m’entraînaient au fin fond de moi, au cœur d’une forêt, à la nuit des temps, dans les abîmes des océans, à la conciergerie du paradis…

Je me retrouvai à bord d’un petit esquif fragile qui voguait au gré du vent et du courant, évitant un rocher par ci, un jeune arbre par là. Des muses entonnaient tantôt des airs doux, tantôt d’autres déchaînés, s’accordant avec l’humeur de l’eau de mon fort intérieur. Le périple fut magnifique, je me suis cru tant sur une gondole de Venise, que sur les felouques du Nil, qu’au pied des chutes du Niagara, que dans un grand canyon brésilien. Il y a dans mon cœur un univers bien plus grand que celui dans lequel défile ma vie. J’aboutis devant les remparts de mon pays, bâtis de pierres, hauts comme trois fois la tour Eiffel, ils encerclaient mille et une merveilles. Les portes s’ouvrirent à mon passage, j’eus alors l’impression de voguer dans une caverne d’Ali Baba. J’étais à la source de mon cœur, face à une jeune pousse de bambou. Voilà que mon cœur était asiatique, et moi qui suis européen! Mais je compris que je pourrais parler à tous les bambous. Il y en a bien qui parle aux chênes, aux ormes, aux orangers, et même à Dieu. Moi, je n’étais pas aussi prétentieux et j’étais bien content d’héberger un petit bambou.

Dès lors dès que j’en apercevais un, je courais m’asseoir auprès de lui et, doucement, je lui chuchotais mes moindres secrets. Ensuite, je posais mon oreille contre sa tige et j’écoutais parler son cœur. Ces moments précieux sont gravés dans ma mémoire à jamais.

Maintenant que je connaissais la source de mon cœur, il souhaita me montrer le lieu où nous passerions nos vieux jours. Il me fit donc traverser un océan de nuages cotonneux puis une mer d’étoiles qui s’éteignaient au fur et à mesure que nous nous rapprochions. Alors il me déposa devant une grande porte en or massif qui nous séparait de l’accueil. Nous entrâmes dans le bâtiment en tant que touristes. Je fus très étonné, nous étions les seuls, apparemment les Chinois ne venaient pas jusqu’ici… Je déclinai mon nom et mon âge avant de passer dans les vestiaires. Là, je dus me séparer de tout ce que je portais. On me mit sur un énorme plateau de balance et m’annonça que j’avais encore droit au Paradis. En tant que visiteur, je ne pus que coller mon œil à la serrure et observer. Je visitai ainsi six pièces. Celle de la piété, de la sagesse, des rêves, du silence, de la musique et des mots. Le contenu du Paradis devant rester un mystère pour tous, je ne peux vous divulguer que deux maigres indices. Il y a une infinité de portes mais on ne peut qu’y entrer. Dans le couloir résonnent des mots, des sons, des notes, des voix. Le tout se mélange, se sépare, se rassemble, s’entrechoque continuellement, ce qui produit un effet magnifique.

Hélas, au fil du temps, j’eus de plus en plus difficile de parler à mon cœur. Les mots ne résonnaient plus comme avant, ils avaient un peu perdu de leur magie, leur force et leur pouvoir s’étaient estompés. Tout ce qui me faisait rêver, m’aidait à comprendre ce monde, s’est envolé. Il ne chantait plus, nos rêves étaient dès lors séparés et les bambous ne m’écoutaient plus. Peut-être que mon arbre était devenu trop grand et qu’il avait quitté mon pays, faute de place, malgré mes efforts et mes paniers d’osiers qui se remplissaient. Ou peut-être était-ce moi qui avait grandi et qu’il n’y a que les enfants qui possèdent cette force, ce don de parler à leur cœur.

Alors je regrette d’avoir ainsi quitté l’enfance et je rêve de détenir à nouveau la clé de ce coffre. Serait-ce derrière l’une de cette infinité de portes…

Un jour je le saurai…

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