Embouteillage noir

Poésie écrite en train après avoir vu passer le défilé d’un corbillard

Ils roulent vers la monotonie
Des jours sans fin
Dans la cacophonie des souvenirs
À court de lendemains.
La mort au ventre les mord
Et plie en deux leur corps meurtri
Qui se tord au rappel de ses torts.
Sur le siège uni de l’automobile.
Impuissants, ils vont et viennent
Sous la pluie diluvienne et le mouvement incessant
Des roues qui crissent sur le bitume.
Leurs phares s’allument à force de voir flou.
Dans la lente progression programmée,
Ils vont vers l’invisible indicible.
Les bouches taisent le passé,
Les mots sont partis avec lui.
Il ne va pas, il n’est plus
Mais là encore à l’instant vu
Il semble dormir silencieux
Sous leurs soupirs fiévreux.
La ferraille bicolore se concurrence
Dans la nonchalance de la lenteur qui la tenaille
Ne pouvant empêcher les capots fumants
De se rapprocher lentement de ce qui ne sera plus.
Lui seul, vide de passé,
Sans plus respirer, l’aïeul
Et son costume du dimanche
Qu’on parfume.
Ils sortent de leurs quatre-roues climatisées
Et chaque pied qui foule la terre,
Terre meuble, terre béante qui beugle,
Se compte en photos délavées.
Ils laissent le moteur ronronner
Comme si la vie avait désarçonné le passé
Qui meurt avec lui
Mais les mots de l’automobile restent malhabiles.
Et le trou immense
Qu’on voudrait remplir de ses larmes
Engloutit l’aïeul en silence.
Restent ces yeux qui se brouillent,
Se mouillent à trop remuer la poussière
Et se ferment sur la marche funèbre.