Une larme pour mon père

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Ils pleuraient tous, certains à grosses larmes, d’autres discrètement, comme s’ils en avaient honte. Je regardai leurs larmes rouler sur leurs joues pâles et délicates et pensai que chaque goutte d’eau, si petite qu’elle soit, qu’ils laissaient échapper était pour papa.
Alors, me sentant un peu benêt devant tous ces gens larmoyants, je pleurai à mon tour. C’était venu tout seul, sans crier gare. Je n’avais pas su les retenir, seul mon mouchoir rayé les avait priées de décamper. Et les larmes ruisselaient sur mon visage, inexorablement. J’écoutai le vicaire qui parlait, chantait ou implorait je ne savais quoi. Je le jugeai bon pour tout le bien qu’il disait sur mon papa mais je ne savais franchement pas qu’ils se connaissaient tant. Le vieil homme avait l’air de tout savoir sur lui. Il le déshabillait de la tête aux pieds devant tous ces inconnus, le mettait à nu dans l’église, le tournait et retournait pour nous en montrer les moindres facettes. Inlassablement, il parlait de tout et de rien, mais toujours de papa. J’espérai que l’on ferait de même pour moi. Mais peut-être cette pensée venait-elle mal à propos, si peu convenante qu’elle était dans ce lieu saint…
Les gens se levèrent, je suivis maman, perdu dans cette foule de tristesse qui s’abattait sur tous comme une giboulée de mars, Dieu que ça faisait mal.
On suivit tous le cercueil, cette longue caisse de bois qui, apparemment, abriterait à jamais papa. J’avais pourtant du mal à m’imaginer qu’on l’eût glissé là dedans. L’avait-on habillé? Si oui, quels vêtements lui avait-on enfilés? Avait-il toujours ses bottines de soldat ou lui avait-on chaussé ses beaux souliers du dimanche? Avait-il une cravate? Je ne le saurai jamais puisque quatre hommes costauds le descendaient sous terre.
Je fis un petit signe de croix, ou plutôt, j’essayai car je me trompai sur toute la ligne. Pas grave, je ne serais sûrement pas le seul…
- Adieu papa.
Et je pris la main de maman avant de m’en aller vers les grandes grilles de fer qui délimitaient l’entrée.
Je reçus je ne sais combien de poignées de main et d’embrassades dont je me serais bien passé!
Voilà, tout était fini ou plutôt tout allait commencer. Parce que si on savait recouvrir les cercueils de terre, moi je ne saurai jamais enterrer dix années de ma vie…
Maman avait perdu douze kilos. Elle qui n’était déjà pas bien grosse, ce n’était plus qu’un tas d’os articulés. Elle souriait avec peine et de nombreuses rides avaient creusé son visage, la vieillissant de quinze ans. Je mangeais quand bon me semblait ou plutôt quand j’avais le courage d’aller m’acheter quelque chose au magasin le plus proche. Le frigo était vide, les armoires de la cuisine aussi. Etait-ce maman qui perdait le goût de la vie ou l’argent qui manquait? Je compris vite que c’était un peu les deux. Pas de chance. Mais bon, au point où j’en étais, je pouvais digérer n’importe quel malheur, quel que soit son degré de profondeur.
Car si rien n’allait plus à la maison, il ne fallait surtout pas croire que j’avais mes potes pour me remonter le moral. Non, non, envolés les copains. Comme quoi, il n’y a rien de plus beau que l’amitié…
Enfin, on en retrouvera, le monde est inondé de gamins!
Plus personne ne voulait jouer avec moi. Normal, ils passaient tous leur récré dans des tanks, des F16 ou dans des planques en Irak. Et moi, j’avais rayé ce pays de la carte. J’avais colorié un gros point noir avec un indélébile sur mon globe à 35° de latitude nord et 45° de longitude est.
Ils savaient tous que mon papa y était mort. Il avait bien fallu justifier une semaine d’absence. Mais j’étais un petit, un couillon, un peureux. Je n’étais pas digne de mon père. Pourquoi?
Parce que je ne voulais plus jouer à la guerre. Je l’avais vue de trop près, j’avais frôlé le mal qu’elle reflétait, la douleur qu’elle cachait. J’avais jeté dans une flaque de boue son côté héroïque, patriotique, américain et tous les tutus dont elle se revêtait pour cacher sa cruelle vérité.
Mais j’étais le seul à avoir fait ça et ils ne pourraient jamais me comprendre s’ils ne vivaient pas la même douleur, la même tristesse, la même rage que moi.
Je n’avais peut-être que douze ans, mais “pacifier le monde”, je savais que c’était de la foutaise. Car partout, l’économie primait. Adieu la paix, adieu les sentiments, nous pénétrions doucement dans un monde de machines. Le seul inconvénient, c’était que nous n’étions et nous ne serions jamais des machines. On ne pourra pas nous programmer dociles, idiots et naïfs. C’est pourquoi on essaye de nous abêtir.
Bien sûr, je gardais ces conclusions pour moi. Qui m’écouterait? Et ceux qui le feraient me prendraient pour un fou, “un détraqué de plus sur terre”, me diraient-ils, le dos tourné de peur de me voir pleurer. Mais je ne saurais plus pleurer, j’avais déjà versé toutes les larmes de mon coeur et l’eau me manquait.
Seul l’églantier de la cour m’écoutait. Il paraissait si seul, si triste dans son petit coin reculé de tout. Ayant pour seule compagnie un petit muret de briques taguées, il fut très heureux de m’abriter de la pluie, un jeudi midi. Depuis, je passais mes récrées à ses côtés. On parlait de tout et de rien. Il me confiait ses secrets et moi mes découvertes, mes réflexions, mes conclusions. Et à deux, on faisait le procès de la Terre. Tout était jugé et l’affaire était loin d’être classée.
Il lui arrivait de me demander si je ne voulais pas aller remettre son bonjour à un frère, un cousin, ou tout simplement un ami d’enfance. Alors, je passais mon mercredi après-midi au parc. D’abord, je sillonnais les chemins et saluais les églantiers du coin. Ensuite, farniente, je laissais un peu de repos à mes petites jambes qui avaient couru de feuilles en feuilles pendant près d’une heure. Alors que mon corps se reposait, allongé sur l’herbe fraîche, j’offrais mon esprit aux rêves. Je fermais les yeux et me laissais porter par le courant vers d’autres îles, d’autres horizons plus beaux, plus chauds, plus chaleureux.
Je me retrouvai main dans la main avec un vieux monsieur à la moustache blanche et aux cheveux encore grisonnants. Il n’était pas beaucoup plus grand que moi, l’âge l’avait rétréciou tassé si vous préférez. Son visage était doux, sa voix caressait le vent et ses yeux bleus bienveillants relevaient de beaucoup de bonté et d’une simplicité sans borne. C’était comme un papa un peu trop âgé. Il m’apprenait à pêcher truites et saumons, tant à la canne, assis au bord de l’eau qu’avec mes mains qui cherchaient à discerner le poisson de l’eau. J’aimais ce contact si fragile, si furtif, cette eau claire, transparente par endroit que des centaines de petites vies remuaient et d’un coup de nageoire brunissaient, répandant dans cette harmonie précaire des nuages de boue.
Mais le soleil me rappelait à chaque fois qu’il était plus que temps de rentrer. Et quand j’ouvrais enfin la porte de la maison, il avait déjà disparu derrière la petite colline et on pouvait apercevoir la lune qui prenait la relève. Alors, je me glissais bien vite sous les couvertures après avoir vérifié l’heure de la sonnerie de mon réveil. Maman dormait-elle? Je la voyais de moins en moins. Peut-être dormais-je seul dans cette petite maison? J’avais beau me murmurer mille et une fois “non, elle est là dans la chambre à côté, elle dort”, je savais qu’il n’y avait personne et que le lit était rarement occupé. “Maman, où es-tu?” Je n’ai plus que toi. “Maman, ne pars pas, garde-moi encore un peu, j’ai besoin de toi. Maman reviens, sors de ta cachette, viens.”
6

J’ouvris les armoires une à une, espérant trouver un vieux paquet de biscuits. Rien, excepté quelques bouteilles de vin. Etait-ce encore celles qui restaient avant que papa ne soit parti en Irak? Non, il y aurait de la poussière dessus. Alors, d’où venaient-elles? Il n’y avait que papa qui en buvait, et juste le dimanche.
La porte d’entrée s’entrouvrit et je pus apercevoir sa tête dans l’embrasure. Maman. Une semaine et demi que je ne l’avais plus vue. Elle avait encore changé. Toujours aussi maigre, aussi pâle, aussi fragile, aussi triste… Mais il y avait quelque chose, une lueur dans ses yeux égarés qui étaient partout sauf ici. Son petit sourire était faux, il cachait je ne savais quoi. Maman, tu n’étais plus la même. J’eus peur. Elle me regarda à peine, marcha tout droit jusqu’au sofa, me bousculant presque au passage, comme si je n’existais pas. Peut-être que je n’existais plus pour elle. Son petit corps s’effondra dans les coussins. Et sans même me dire bonsoir, elle s’endormit.